Tu ouvres une offre de mission intéressante : stack propre, équipe sérieuse, budget correct. Puis la ligne tombe, “présence obligatoire trois jours par semaine à Paris”. Pour un freelance en région, ou pour une mission qui se faisait très bien à distance, le calcul change immédiatement.
Si tu es freelance tech, consultant ou Scrum Master indépendant, tu as peut-être déjà vécu cette scène : mission qui se passait très bien à distance, puis nouveau mot d’ordre interne, retour au bureau deux ou trois jours par semaine, voire présentiel complet en Île-de-France. Et là, une question arrive : le présentiel obligatoire en freelance, est-ce normal ?
On va poser un cadre simple. Un client peut demander de la présence quand elle sert la mission. En revanche, il ne peut pas traiter un prestataire comme un salarié qui suivrait la politique RH interne sans discussion commerciale.
Pourquoi le retour du présentiel crispe autant les freelances ?
Le marché freelance tech s’est habitué au télétravail depuis 2020. Beaucoup de missions de développement, data, produit, cloud ou gestion de projet se font très bien à distance, surtout quand l’équipe a déjà ses rituels, ses outils et ses canaux écrits.
Puis certains clients ont rétropédalé. On voit revenir des offres “office first”, des jours fixes au bureau, des clauses de présence à Paris ou en Île-de-France, parfois sans lien clair avec le contenu de la prestation. Pour un freelance en région, cela ferme mécaniquement des missions. Pour un freelance déjà en mission, cela peut transformer l’économie du contrat.
Venir une journée quand c’est utile peut avoir du sens. La dérive commence quand la présence devient une règle interne imposée à un prestataire.
J’ai vu ce décalage dans des équipes distribuées chez de grands comptes. Un atelier de cadrage en présentiel pouvait débloquer trois semaines de flou. À l’inverse, imposer deux jours de bureau pour assister aux mêmes visios que chez soi ne créait aucune valeur supplémentaire. Cela créait surtout de la fatigue, des frais et de la frustration.
Pourquoi les grands comptes imposent plus souvent ce cadre
Les grands comptes fonctionnent avec des politiques internes, des achats, des référencements, des règles de sécurité et des niveaux de validation. C’est normal qu’ils cherchent un cadre homogène. Mais cette logique devient bancale quand elle mélange salariés, prestataires d’ESN, freelances en direct, portage salarial et sous-traitants.
Dans un grand groupe, la consigne “tout le monde revient mardi et jeudi” peut être pensée pour les salariés. Elle est ensuite appliquée par réflexe aux prestataires, sans repasser par la question contractuelle : quel besoin réel de la mission justifie cette présence ?
Si tu travailles avec ce type d’organisation, relis aussi le guide sur les grands comptes en freelance. On y détaille les circuits achats, les marges d’intermédiaires et les contraintes qui se glissent dans les contrats.
Prestataire et salarié : quelle différence sur le lieu de travail ?
Un salarié travaille dans le cadre d’un contrat de travail. Il est intégré à l’organisation de l’employeur, avec un lien de subordination, des horaires, des consignes, un contrôle et des règles internes.
Un freelance, lui, vend une prestation. Il facture une expertise, un livrable, une intervention ou une disponibilité cadrée par un contrat commercial. Il peut collaborer avec les équipes du client, utiliser certains outils et participer aux réunions utiles. Mais il reste une entreprise indépendante.
Ton client achète une prestation. Il n’achète pas ton obéissance à son règlement RH.
Cette nuance change tout. Un client peut prévoir que certains ateliers auront lieu dans ses locaux. Il peut imposer des règles de sécurité sur site. Il peut demander une présence liée à un besoin opérationnel. En revanche, il doit pouvoir rattacher cette exigence à la prestation, pas seulement à une règle interne applicable aux salariés.
L’analogie de l’artisan aide à comprendre
Si tu fais intervenir un charpentier chez toi, tu peux lui dire où se trouve le chantier, quelles contraintes d’accès existent et quand la maison est disponible. Tu ne peux pas lui imposer tes horaires de bureau, ton outil de reporting quotidien et une présence dans ton salon “parce que toute la famille est là le mardi”.
Pour un freelance tech, le raisonnement est proche. Le client peut définir le besoin et les contraintes du projet. Le prestataire garde normalement son autonomie d’organisation, sauf contrainte explicitement négociée et justifiée.
Ce n’est pas une posture capricieuse.
C’est la différence entre une prestation indépendante et une relation de travail salariée.
Présentiel imposé et salariat déguisé : où est la zone grise ?
Le droit ne dit pas qu’un jour de présentiel transforme automatiquement une mission freelance en CDI. Ce serait trop simple. Les juges regardent les faits, dans leur ensemble.
Le Code du travail, article L8221-6 prévoit une présomption de non-salariat pour les personnes immatriculées comme indépendantes. Cette présomption peut toutefois tomber si la prestation se déroule dans un lien de subordination juridique permanente.
Le Service Public rappelle que le critère principal entre indépendant et salarié est le lien de subordination juridique, c’est-à-dire le pouvoir de donner des ordres, d’en contrôler l’exécution et de sanctionner. Bpifrance Création invite aussi à regarder l’autonomie réelle : matériel, clientèle, liberté d’organisation, fixation des prix, contrats signés mission par mission.
Le lieu de travail est un indice, pas une preuve unique
Un lieu imposé peut faire partie du faisceau d’indices. Mais seul, il ne suffit généralement pas. Le risque monte quand il s’ajoute à d’autres éléments :
- horaires fixes imposés comme aux salariés ;
- présence obligatoire permanente, sans justification projet ;
- validation des absences ou congés par le manager client ;
- reporting quotidien de type hiérarchique ;
- consignes détaillées sur la manière d’exécuter le travail ;
- matériel, badge, email et signature qui te présentent comme membre interne ;
- exclusivité ou client unique de fait ;
- sanction ou rupture brutale si tu refuses une organisation non prévue.
Le présentiel n’est pas le seul sujet. La question centrale est : qui décide de ton organisation et avec quel pouvoir de sanction ?
La jurisprudence récente confirme cette approche par faisceau d’indices. Dans un arrêt du 13 avril 2022, la Cour de cassation rappelle que les éléments retenus doivent caractériser des directives, un contrôle et un pouvoir de sanction pour établir la subordination (Cass. soc., 13 avril 2022, n° 20-14.870). Dans une décision Uber du 9 juillet 2025, elle a rejeté une demande de requalification faute d’éléments suffisants établissant un lien de subordination dans le dossier examiné (Cass. soc., 9 juillet 2025, n° 24-13.504).
Autrement dit, on évite les phrases définitives. Un client qui demande deux jours sur site n’est pas automatiquement hors cadre. Un client qui impose lieu, horaires, méthodes, validation des absences et contrôle quotidien commence à recréer les conditions d’un emploi salarié.
Qui prend le risque en cas de requalification ?
Le risque pèse surtout sur le client donneur d’ordre. En cas de requalification, il peut être exposé à des rappels de cotisations sociales, des rappels de salaire, des congés payés, des indemnités de rupture et, dans certains cas, un risque lié au travail dissimulé.
Pour toi, le sujet est plus stratégique. Tu peux avoir intérêt à faire reconnaître une relation salariée si la situation est abusive. Mais dans la plupart des cas, ton objectif immédiat est plus simple : garder ton indépendance, négocier un cadre propre et éviter que la mission dérive.
L’article sur la dépendance économique en freelance complète ce point si ton client principal représente une grosse part de ton chiffre d’affaires.
Ce qu’un client peut demander sans dépasser les limites
Un client n’est pas obligé d’accepter le full remote dans tous les cas. Certaines présences sont légitimes, surtout au démarrage ou sur des moments clés.
Les règles sur site à respecter quand tu viens dans les locaux
Dire “je ne suis pas salarié” ne veut pas dire “je fais ce que je veux dans les locaux du client”. Si tu viens sur site, le client peut exiger le respect des règles d’accès, de badge, de confidentialité, de sécurité informatique, de protection des données et de prévention des risques.
C’est particulièrement vrai lorsqu’une entreprise extérieure intervient dans les locaux d’une entreprise utilisatrice. L’INRS rappelle que cette situation crée des obligations de coordination en matière de prévention, et que l’entreprise utilisatrice assure la coordination générale des mesures. Dans certains cas, un plan de prévention formalise les risques liés à la co-activité et les mesures à respecter.
La nuance est importante. Respecter une consigne de sécurité incendie, une règle d’accès au SI ou une procédure de confidentialité ne fait pas de toi un salarié. En revanche, te soumettre aux horaires collectifs, à la validation de tes congés ou à une discipline managériale interne relève d’une autre logique.
Le client peut protéger ses locaux, ses données et ses équipes. Il ne doit pas utiliser ce cadre pour piloter ton organisation comme celle d’un salarié.
Présence ponctuelle pour démarrer la mission
Un kick-off, une immersion métier, une rencontre avec les décideurs, une visite de site ou une session de passation peuvent justifier un déplacement. C’est particulièrement défendable si la mission touche à des systèmes sensibles, à des équipes peu documentées ou à un contexte politique complexe.
Dans ce cas, la présence doit être cadrée :
- nombre de jours ;
- lieu exact ;
- objectif de chaque journée ;
- frais pris en charge ;
- délai de prévenance ;
- retour au mode remote ou hybride prévu ensuite.
Ce cadre évite la phrase floue : “On commence en présentiel, puis on verra.”
Ateliers où la présence apporte une valeur nette
Certains ateliers fonctionnent mieux sur site. Cartographie d’un processus, cadrage stratégique, rétrospective tendue, alignement de direction, formation, résolution d’un blocage transverse. On peut le reconnaître sans renoncer au télétravail.
Le bon réflexe consiste à facturer ou planifier ces moments comme des temps spécifiques, pas comme une disponibilité permanente au bureau. Le présentiel devient alors un outil de mission.
Une journée sur site doit avoir un objectif. Sinon, c’est un coût déguisé en rituel.
Contraintes de sécurité ou d’accès
Certaines missions exigent un accès à un environnement fermé, à un réseau non exposé ou à des données sensibles. Là encore, le présentiel peut se défendre.
Mais même dans ce cas, on peut poser des questions :
- Existe-t-il un VPN, un VDI ou un poste distant sécurisé ?
- La présence est-elle nécessaire tous les jours ou seulement pour certaines manipulations ?
- Le client fournit-il un poste, un badge et un accès dans un cadre de prestation ?
- Les contraintes sont-elles écrites dans le contrat ?
Un besoin de sécurité peut justifier une présence. Il ne justifie pas automatiquement une assimilation aux salariés.
Ce qu’un client ne devrait pas imposer à un freelance
La ligne rouge apparaît quand le client applique une politique interne sans passer par la négociation commerciale.
”Tous les prestataires suivent les jours salariés”
Cette phrase est fréquente. Elle est aussi révélatrice. Si le fondement de la présence est l’équité interne, pas la prestation, on quitte le besoin métier pour entrer dans l’alignement statutaire.
Tu peux répondre calmement :
“Je comprends la contrainte d’organisation interne. De mon côté, je suis prestataire indépendant. On peut définir les moments où ma présence apporte de la valeur à la mission, puis les cadrer dans le contrat.”
Cette formulation évite le bras de fer. Elle ramène la discussion au besoin.
”Présentiel d’abord, remote ensuite”
Cette clause paraît raisonnable au premier regard. En pratique, elle crée souvent un piège. Le remote devient une permission accordée plus tard, pas une modalité contractuelle. Si le client ne définit ni durée, ni critères, ni date de bascule, tu peux rester coincé plusieurs mois.
Refuse les formulations floues. Remplace-les par une mécanique précise :
- deux semaines d’onboarding sur site ;
- puis rythme hybride de deux jours par mois ;
- ou remote par défaut avec présence sur demande planifiée sept jours ouvrés à l’avance ;
- frais remboursés sur justificatifs ou forfait de déplacement défini.
Présence permanente sans raison projet
Une présence à temps plein peut être légitime sur certains métiers terrain. Elle l’est beaucoup moins pour une mission de développement, d’architecture, de product management ou d’agilité distribuée si tout le reste de l’équipe travaille déjà sur Teams, Slack, Jira ou GitHub.
Dans ce cas, le coût doit être assumé. Si le client veut acheter une présence, il achète aussi les contraintes associées : temps de trajet, frais, fatigue, moindre flexibilité et indisponibilité pour d’autres clients.
Comment négocier le télétravail dès le cadrage de mission ?
Le meilleur moment pour négocier le télétravail freelance, c’est avant de signer. Après, tu négocies contre une habitude déjà installée.
Dans mes missions longues, j’ai gardé une leçon simple : un cadre flou rassure tout le monde au départ, puis il coûte cher à la première tension. Le remote fait partie de ces sujets à écrire dès le début.
Pose la modalité de travail dans le devis ou le contrat
Ton contrat de mission freelance doit mentionner les modalités d’exécution. Pas besoin d’une page entière. Mais il faut éviter le silence.
Tu peux prévoir une clause simple :
“La prestation est réalisée à distance par défaut. Des interventions sur site pourront être organisées pour les ateliers nécessitant une présence physique, sous réserve d’un accord préalable sur les dates, le lieu et les frais associés.”
Si le client veut un hybride régulier, écris-le :
“La prestation inclut jusqu’à deux journées de présence sur site par mois, planifiées au moins sept jours ouvrés à l’avance. Toute présence supplémentaire fera l’objet d’un accord préalable.”
Le guide sur le contrat de mission freelance détaille les clauses à sécuriser : périmètre, livrables, paiement, propriété intellectuelle, confidentialité et risque de requalification.
Transforme la discussion en arbitrage économique
Évite de défendre le remote uniquement comme une préférence personnelle. Parle en coût, en efficacité et en résultat.
Exemple :
“Je peux venir sur site pour les ateliers de cadrage et les comités critiques. Pour la production, le remote me permet de garder des plages de concentration et d’avancer plus vite. Si vous souhaitez une présence hebdomadaire, je l’intègre au devis avec les frais et le temps de déplacement.”
Cette phrase change la discussion. Tu ne demandes pas une faveur. Tu présentes deux modes de prestation avec des conséquences différentes.
Refuse les clauses qui te placent en quasi-salarié
Sois attentif aux formulations qui abîment ton statut :
- “Le prestataire respecte les horaires collectifs de l’entreprise.”
- “Le prestataire est soumis au règlement intérieur.”
- “Le client autorise le télétravail après validation du manager.”
- “Les congés du prestataire doivent être approuvés par le responsable d’équipe.”
- “Le prestataire consacre l’intégralité de son temps à la mission.”
On peut reformuler sans bloquer la relation :
- “Le prestataire organise librement son temps de travail, sous réserve des réunions nécessaires à la bonne exécution de la mission.”
- “Le prestataire respecte les règles de sécurité applicables lors de sa présence sur site.”
- “Les périodes d’indisponibilité sont communiquées avec un préavis raisonnable afin d’organiser la continuité de la mission.”
Une bonne clause protège les deux parties. Une mauvaise clause transforme ton autonomie en permission révocable.
Quels leviers concrets si le client impose le présentiel en cours de mission ?
Le cas le plus délicat arrive quand la mission est déjà lancée. Tu as signé sur un cadre remote ou hybride, puis le client change sa politique interne.
Revenir au contrat, sans dramatiser
Commence par relire le devis, le bon de commande, le contrat et les échanges de cadrage. Si le remote était prévu, tu as un appui. Si rien n’est écrit, tu peux quand même revenir au cadre initial observé depuis le début de mission.
Message possible :
“Depuis le démarrage, la prestation est organisée à distance, avec des points synchrones réguliers. Si la politique interne évolue, on peut regarder ensemble les besoins qui nécessitent ma présence sur site et les intégrer proprement au cadre contractuel.”
Le ton compte. On évite l’accusation. On demande une clarification commerciale.
Négocier les frais de déplacement et d’hébergement
Si le présentiel devient nécessaire, il doit être budgété. Train, avion, hôtel, repas, transports locaux, parking, temps de trajet. Pour un freelance en région, deux jours par semaine à Paris peuvent transformer une mission rentable en mauvais choix.
Fiscalement, les frais refacturés font en général partie de la base d’imposition à la TVA lorsqu’ils sont exposés pour réaliser la prestation et mis à la charge du client, comme le rappelle le BOFiP sur la base d’imposition à la TVA. Les débours au sens strict suivent un régime plus exigeant : mandat préalable, facture au nom du client, remboursement à l’euro près, comptabilisation distincte et justificatifs.
En pratique, pour une mission freelance classique, le plus simple est souvent de prévoir une ligne de frais refacturés ou un forfait de déplacement HT, avec TVA si tu y es assujetti. Ton expert-comptable peut valider la mécanique selon ton statut.
Tu peux proposer :
- frais réels remboursés sur justificatifs ;
- forfait mensuel de déplacement ;
- majoration du TJM les jours sur site ;
- prise en charge directe par le client des billets et hôtels ;
- limitation du nombre de jours présentiels.
Facturer la présence comme une modalité de service
Si le client veut une présence régulière, traite-la comme une option. Ce n’est pas un caprice. C’est une contrainte qui modifie ton prix de revient.
Exemple :
“Mon TJM remote est de 650 € HT. Pour une présence sur site à Paris deux jours par semaine, je peux proposer 700 € HT par jour sur site, plus frais de transport et hébergement. Sinon, on garde le TJM actuel avec présence limitée aux ateliers critiques.”
Tu peux aussi négocier autre chose que le prix : paiement à 30 jours, durée ferme, limitation du périmètre, absence d’exclusivité, jours de remote garantis. L’article sur négocier avec un client freelance donne une méthode pour obtenir des contreparties quand le tarif ne bouge pas.
Comment gérer l’argument d’équité avec les salariés ?
C’est souvent l’objection la plus sensible : “Les salariés viennent au bureau, donc les freelances aussi.”
On peut comprendre la perception interne. Un salarié qui vient deux jours par semaine peut mal vivre le fait de voir un prestataire en remote complet, surtout si la communication managériale est maladroite.
Mais l’équité ne signifie pas l’identité de traitement. Le salarié a un contrat de travail, des congés payés, une protection sociale salariée, un management interne, parfois un 13e mois, des primes, une formation financée et une trajectoire RH. Le freelance a un contrat commercial, facture ses jours, assume ses périodes creuses, ses charges, ses frais, son assurance et sa prospection.
Aligner le lieu sans aligner les droits, ce n’est pas de l’équité. C’est une confusion de statuts.
La réponse utile consiste à aider le client à formuler une règle compréhensible, sans mépriser les salariés :
- présence sur site pour les rituels qui gagnent à être physiques ;
- remote pour les phases de production ;
- transparence sur les objectifs attendus ;
- disponibilité claire sur les canaux de communication ;
- livrables visibles et suivis.
On désamorce la jalousie par la clarté, pas par l’effacement de ton statut.
Cas particuliers : région, handicap, mission longue
Tous les freelances ne vivent pas le présentiel imposé de la même façon. Certains cas méritent une vigilance particulière.
Freelance en région face à l’hypercentralisation Paris/IDF
Quand une mission devient “Paris obligatoire”, le coût n’est pas seulement financier. Tu perds du temps, de l’énergie et parfois l’accès à un marché que le remote avait enfin ouvert.
Dans ce cas, pose rapidement une condition économique. Si le client exige Paris, il doit intégrer le coût Paris. Sinon, le marché devient faussé : les profils franciliens sont avantagés par défaut, même quand la compétence est ailleurs.
Tu peux aussi proposer un compromis :
- une semaine d’onboarding sur site ;
- un atelier mensuel à Paris ;
- présence sur les jalons critiques ;
- remote le reste du temps ;
- frais plafonnés et validés en amont.
Situation de handicap ou RQTH
Si tu as une RQTH ou une contrainte de santé, le télétravail peut être une condition d’exécution adaptée. Le sujet doit être traité avec tact, sans te forcer à exposer ta vie médicale.
Tu peux rester factuel :
“Pour des raisons d’organisation liées à ma situation, la prestation est réalisable à distance. Je peux prévoir des présences ponctuelles si elles sont indispensables et planifiées à l’avance.”
Si le client refuse toute discussion, ce n’est pas seulement une question de remote. C’est un signal sur sa capacité à travailler avec des prestataires dans un cadre professionnel mature.
Mission longue à temps plein
Une mission longue, à temps plein, chez un seul client, avec présence régulière, horaires d’équipe et manager quotidien, demande une vigilance particulière. Elle peut rester une prestation indépendante si ton autonomie est préservée. Mais elle ressemble vite à un poste déguisé si tout est piloté comme un CDI.
Dans ce contexte, documente davantage :
- contrat de prestation clair ;
- livrables ou objectifs nommés ;
- autonomie d’organisation ;
- absence de validation des congés ;
- liberté de conserver d’autres clients ;
- facturation et conditions commerciales propres ;
- périmètre revu par avenant en cas de changement.
Le sujet rejoint directement le risque de salariat déguisé et de dépendance économique.
Portage salarial, ESN ou intermédiaire
En grand compte, tu n’es pas toujours en direct avec le client final. Tu peux passer par une ESN référencée, une société de portage salarial ou une plateforme. Dans ce cas, la négociation du présentiel doit suivre la chaîne contractuelle, pas seulement la discussion avec le manager opérationnel.
Le Service Public décrit le portage salarial comme une relation tripartite entre le salarié porté, l’entreprise de portage et l’entreprise cliente. Il rappelle aussi que le salarié porté doit disposer d’une autonomie suffisante pour rechercher ses clients et négocier les conditions d’exécution de sa prestation.
Si le client final change les règles en cours de route, remonte donc la demande à l’intermédiaire. Demande un avenant, un ordre de mission mis à jour ou au minimum un écrit qui précise les jours sur site, les frais et la durée du nouveau rythme. Sinon, tu te retrouves avec une contrainte opérationnelle imposée oralement, sans contrepartie commerciale.
Avec une ESN, le piège classique consiste à recevoir la pression du client final, mais à facturer selon un contrat qui ne prévoit ni frais, ni majoration, ni limite de présence. Dans ce cas, ton interlocuteur de négociation reste celui qui te contractualise. Le manager client peut exprimer un besoin. L’intermédiaire doit le traduire en cadre de prestation.
Checklist avant de signer une mission avec présentiel
Avant d’accepter une mission qui impose du présentiel, passe cette checklist.
1. Clarifier le besoin réel
Demande pourquoi la présence est nécessaire. Sécurité, atelier, équipe peu mature, accès à un environnement, onboarding, confidentialité. Si la réponse est “c’est la politique maison”, tu sais que tu dois négocier plus fermement.
2. Écrire la modalité dans le contrat
Remote par défaut, hybride, nombre de jours sur site, délai de prévenance, lieu, frais, cas d’exception. Tout doit être assez précis pour éviter une interprétation différente trois mois plus tard.
3. Chiffrer le coût complet
Ajoute transport, hébergement, repas, temps de trajet, fatigue et opportunités perdues. Une mission à 650 € HT par jour peut devenir moins rentable qu’une mission à 550 € HT en full remote. Si tu veux vérifier ton plancher avant de négocier, commence par calculer ton TJM freelance avec ces frais réels.
4. Préserver ton autonomie
Refuse les clauses qui imposent horaires, congés, exclusivité, règlement intérieur général ou validation managériale de ton organisation. Accepte les contraintes liées à la mission, pas l’absorption dans l’organigramme.
5. Prévoir une clause de révision
Si le client veut tester un rythme, fixe une revue après un mois. On regarde les résultats, les frictions et les coûts. Puis on confirme, ajuste ou revient au cadre initial.
Le bon compromis n’est pas celui qui te fait céder vite. C’est celui qui rend la mission utile, rentable et juridiquement cohérente.
Conclusion : défends ton statut sans transformer la discussion en conflit
Le présentiel obligatoire freelance n’est pas un sujet de confort. C’est un sujet de statut, de coût et de qualité de collaboration.
On peut accepter du présentiel quand il sert la mission. On peut même le proposer proactivement pour un atelier sensible ou un démarrage complexe. Mais on doit refuser l’automatisme qui consiste à appliquer aux prestataires les règles RH des salariés.
Avant de signer, vérifie cinq points :
- la modalité remote, hybride ou présentielle est écrite ;
- les jours sur site ont un objectif identifiable ;
- les frais sont pris en charge ou intégrés au prix ;
- ton autonomie d’organisation reste explicite ;
- le contrat ne contient pas d’indices de subordination inutiles.
Ta posture peut rester simple : tu n’es pas contre le bureau. Tu es pour un cadre de prestation clair.
Questions fréquentes
Un client peut-il m'obliger à venir au bureau en freelance ? +
Un client peut demander une présence sur site si elle est prévue au contrat ou justifiée par la mission. En revanche, il ne devrait pas t'appliquer automatiquement sa politique RH interne comme à un salarié. Le bon réflexe consiste à cadrer le nombre de jours, le lieu, le délai de prévenance et les frais associés.
Refuser le présentiel peut-il me faire perdre la mission ? +
Oui, commercialement, un client peut choisir un autre prestataire si la modalité de travail ne lui convient pas. Cela ne veut pas dire que tu dois tout accepter. Si le présentiel rend la mission non rentable ou incohérente avec ton positionnement, négocie un compromis ou refuse proprement.
Le présentiel imposé est-il du salariat déguisé ? +
Pas automatiquement. Le présentiel est un indice parmi d'autres. Le risque augmente s'il s'ajoute à des horaires imposés, un contrôle quotidien, un pouvoir de sanction, une exclusivité, une validation des absences et une intégration forte dans l'organisation du client.
Puis-je facturer mes déplacements chez le client ? +
Oui, si c'est prévu dans le devis ou le contrat. Tu peux facturer les frais réels, un forfait, une majoration des jours sur site ou demander une prise en charge directe. Le traitement TVA dépend de la nature des frais, de ton statut et de la façon dont ils sont refacturés.
Comment écrire une clause de télétravail dans un contrat freelance ? +
Tu peux prévoir que la prestation est réalisée à distance par défaut, avec des interventions sur site planifiées à l'avance pour les ateliers ou besoins qui nécessitent une présence physique. Ajoute le nombre de jours inclus, le délai de prévenance, le lieu et les règles de prise en charge des frais.
Et si je passe par une ESN ou une société de portage salarial ? +
Le client final peut exprimer un besoin de présence, mais le cadre doit être aligné avec ton interlocuteur contractuel : ESN, société de portage ou plateforme. Demande un écrit ou un avenant qui précise les jours sur site, les frais, la durée du rythme imposé et les contreparties éventuelles.
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